« La technologie ne transforme pas les organisations. Ce sont les gens qui les transforment — avec la bonne technologie. »
Le jour où j’ai réalisé que quelque chose avait changé
C’était lors d’un projet de transformation digitale dans une grande entreprise industrielle. Nous étions en plein cadrage d’une solution Procurement, face à une équipe d’acheteurs aguerris. Des professionnels avec quinze, vingt ans d’expérience. Des gens qui connaissaient leurs fournisseurs par leur prénom, qui flairaient une anomalie de prix avant même d’ouvrir un contrat.
Et pourtant, au fil des ateliers, quelque chose revenait sans cesse dans leurs témoignages : « On passe 60 % de notre temps sur des tâches qu’on ne devrait plus faire. »
Relancer un fournisseur. Consolider des données dans Excel. Comparer manuellement des offres. Rédiger des résumés d’appels d’offres. Vérifier des factures ligne par ligne.
Ce n’est pas ce pour quoi ces professionnels avaient été formés. Et ce n’est certainement pas là que réside leur valeur.
C’est à ce moment-là que j’ai compris que la vraie question autour de l’IA dans les achats n’était pas technologique. Elle était humaine.
Ce que les chiffres révèlent : une transformation sans précédent
Les données récentes sont éloquentes et méritent qu’on s’y arrête.
Selon une étude de AI at Wharton, l’utilisation hebdomadaire de l’IA générative dans les fonctions Procurement a bondi de 50 % à 94 % entre 2023 et 2024 — soit une progression de 44 points en un an, la plus forte hausse enregistrée parmi toutes les fonctions de l’entreprise. En d’autres termes, les achats sont devenus la fonction la plus active dans l’adoption de l’IA générative en entreprise.
Du côté des décideurs, le rapport annuel ProcureCon CPO 2025 indique que 80 % des Directeurs Achats (CPO) considèrent l’investissement dans l’IA comme une priorité pour les 12 prochains mois, dont 66 % en font une haute priorité.
Le Hackett Group révèle, de son côté, que 49 % des équipes Procurement ont piloté l’IA générative en 2024 — plus du double de l’année précédente (23 %). Certaines ont constaté des gains de productivité allant jusqu’à 25 %.
Quant au marché global de l’IA en Procurement, il est estimé à 3,1 milliards de dollars en 2025, avec une projection à 22,6 milliards en 2033 — soit une croissance annuelle de 28 % (source : rapport marché AI in Procurement, 2025).
Ces chiffres ne sont pas anecdotiques. Ils signalent un basculement structurel.
Ce que l'IA fait concrètement dans les achats aujourd'hui
En tant que Business Analyst et Product Owner sur des projets Procurement, voici ce que j’observe sur le terrain — et non pas dans des brochures commerciales.
L’analyse des dépenses (Spend Analysis) est probablement le cas d’usage le plus mature. Des outils comme Coupa, Ivalua ou SAP Ariba permettent désormais de consolider, catégoriser et analyser des millions de lignes de transactions en quelques minutes. Ce qui prenait des semaines à une équipe entière.
La gestion des contrats est un autre terrain fertile. Des moteurs d’IA peuvent comparer des clauses contractuelles, détecter des anomalies ou des risques juridiques, et générer des résumés d’appels d’offres en quelques secondes. Selon Procurement Magazine, 56 % des professionnels identifient le source-to-contract comme le principal domaine où l’IA peut être efficace.
La prédiction des risques fournisseurs est en pleine émergence. En croisant des données internes (historique de performance) avec des données externes (actualités, fluctuations de marché, risques géopolitiques), l’IA peut signaler un risque de rupture avant qu’il ne se matérialise.
L’automatisation des processus transactionnels — bons de commande, rapprochements de factures, onboarding fournisseurs — libère un temps considérable. McKinsey estime que les systèmes IA de nouvelle génération (dits « agentiques ») pourraient rendre les opérations Procurement 25 à 40 % plus efficaces.
Un exemple parlant : dans une entreprise pharmaceutique citée par McKinsey, un audit IA a récupéré 10 millions de dollars de valeur non capturée en moins d’un mois.
Mais voici ce que personne ne vous dit vraiment
Les chiffres sont impressionnants. Les cas d’usage sont réels. Et pourtant, la réalité terrain est bien plus nuancée.
MIT Sloan Management Review a livré un constat sans concession : malgré 30 à 40 milliards de dollars investis dans l’IA générative par les entreprises, 95 % des projets pilotes ne produisent aucun ROI mesurable. Seuls 5 % des pilotes atteignent un stade de production mature.
Pourquoi ? Trois raisons principales ressortent systématiquement :
1. Le problème de la donnée. L’IA ne peut pas travailler sur des données incomplètes, non structurées ou mal gouvernées. Dans les achats, c’est souvent le cas. Le rapport ProcureAbility 2026 révèle que 36 % des entreprises citent l’insuffisance des politiques de gouvernance des données comme le principal frein à l’adoption de l’IA.
2. Le problème de l’adoption. Une IA inutilisée est un budget gaspillé. Or, 54 % des entreprises ne collaborent pas sur la gouvernance de l’IA entre les équipes IT et Procurement (ProcureAbility, 2026). Le résultat ? Des outils déployés, mais pas intégrés dans les pratiques réelles.
3. Le problème de la compétence. 26 % des organisations citent le manque de compétences internes pour gérer et analyser les données comme un facteur limitant. Les acheteurs n’ont pas été formés pour être des data analysts. Et les DSI n’ont pas toujours la connaissance métier pour comprendre les enjeux spécifiques du Procurement.
Le rôle clé du Business Analyst et du Product Owner
C’est précisément ici que le rôle du Business Analyst (BA) et du Product Owner (PO) devient stratégique — bien au-delà de la simple rédaction de user stories.
Dans un projet d’intégration IA en Procurement, le BA/PO est le pont entre trois mondes qui se parlent rarement bien : les équipes métier (les acheteurs), les équipes data et IT, et les fournisseurs de solutions.
En pratique, cela signifie :
Traduire les besoins métier en cas d’usage concrets. « On veut de l’IA dans les achats » n’est pas un besoin. « Je veux être alerté automatiquement quand un fournisseur dépasse 15 % de retards de livraison sur 30 jours glissants » — c’est un cas d’usage.
Identifier et prioriser les quick wins. Inutile de vouloir transformer l’intégralité du cycle Procurement en 6 mois. Commencer par un cas d’usage à fort impact, mesurable, et sur lequel les équipes sont prêtes. La confiance se construit par les résultats.
Assurer la qualité des données en amont. Un projet IA qui échoue sur la donnée, c’est souvent un projet qui n’a pas eu de BA impliqué assez tôt dans la chaîne. La cartographie des flux de données, la détection des silos, la définition des règles de gouvernance — c’est du travail d’analyse fonctionnelle avant d’être du travail technique.
Accompagner le changement. L’adoption ne se décrète pas. Elle se construit. Ateliers de co-construction, formation, feedback loops, communication interne — le BA/PO qui réussit ses projets IA est aussi un acteur du change management.
Définir les critères de succès. KPIs, métriques d’adoption, délais de traitement, taux d’anomalies détectées — sans mesure, pas de pilotage. Et sans pilotage, pas de confiance dans la solution.
L'IA ne remplace pas les acheteurs. Elle redéfinit leur valeur.
Gartner l’a formulé clairement : 65 % des responsables Procurement parient sur l’IA pour améliorer leur productivité et leur prise de décision. Et 60 % des leaders estiment que l’IA générative va créer de nouveaux rôles et redéfinir les rôles existants (Ivalua Future of Work in Procurement Survey).
Ce n’est pas un discours de façade. C’est une réalité qui se construit maintenant, devant nous.
Les tâches répétitives, transactionnelles, à faible valeur ajoutée — l’IA les prend en charge. Mieux, plus vite, sans fatigue.
Ce que l’IA ne peut pas faire ? Construire une relation de confiance avec un fournisseur stratégique. Négocier dans un contexte géopolitique tendu. Comprendre les enjeux implicites d’une organisation. Exercer un jugement éthique. Porter une vision.
Ce sont ces compétences que les acheteurs de demain devront cultiver — en parallèle d’une maîtrise croissante des outils data et IA.
Ce que je retiens de mes projets terrain
Après plusieurs années à accompagner des équipes Procurement dans leur transformation digitale, voici mes convictions :
L’IA utile en Procurement est simple, explicable et orientée métier. Pas une boîte noire. Pas un outil qui impressionne en démo mais déroute en production.
La technologie est le dernier problème. Le premier problème, c’est la donnée. Le deuxième, c’est l’organisation. Le troisième, c’est l’humain. La technologie vient après.
Les projets qui réussissent ont un sponsor métier fort et un BA/PO impliqué de bout en bout. Pas une DSI qui livrait un outil clé en main, mais une équipe pluridisciplinaire qui co-construit une solution.
Le vrai ROI de l’IA en Procurement, c’est le temps restitué aux acheteurs pour ce qu’ils font de mieux. Analyser. Négocier. Décider. Créer de la valeur.
En conclusion : une fenêtre d'opportunité à ne pas manquer
Le marché de l’IA en Procurement est en train de se structurer. Les outils maturent. Les cas d’usage se prouvent. Les organisations qui investissent maintenant — intelligemment, pas massivement — construisent un avantage compétitif durable.
Mais le vrai différenciateur ne sera pas l’outil choisi. Ce sera la capacité à l’intégrer, à l’adopter, et à en faire un levier de décision — pas un gadget de plus dans une stack déjà complexe.
Pour les Business Analysts, Product Owners et professionnels Procurement qui lisent cet article : les prochaines années vont être décisives. Pas pour ceux qui subissent la transformation. Pour ceux qui la pilotent.
Sources :
- ProcureCon CPO Report 2025 — Annual survey of Chief Procurement Officers
- AI at Wharton (2024) — Generative AI Adoption in the Workplace
- The Hackett Group — Embracing the Future: How Gen AI Is Revolutionizing Procurement (2025)
- McKinsey & Company — Transforming Procurement Functions for an AI-Driven World (2025)
- MIT Sloan / MIT Research — State of Enterprise AI Adoption (2025)
- ProcureAbility / ProcureCon — CPO-CIO Report 2026
- Gartner — Supply Chain Practice, AI in Procurement (2025)
- Ivalua — Future of Work in Procurement Survey
- Procurement Magazine — AI Impact Report 2025
- Market Research — AI in Procurement Market Projections 2025–2033
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